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Eric Wieschaus: de l’artiste au lauréat du prix Nobel

Dernière mise à jour : 12 juil. 2023


La première fois que j’ai rencontré Eric, c’était un après-midi du mois d’avril dans une salle de classe aux larges baies vitrées, inondée de soleil. Vêtu d’une chemise à carreaux, cet homme qui aura 76 ans cette année arbore une tignasse grise encore touffue, dont la couleur grise est assortie à celle de sa moustache grise et bien taillée. Sous ses sourcils fournis, gris eux aussi, des lunettes carrées protègent deux yeux bleus perçants, qui, s’ils ne sont pas petits, sont souvent plissés d’un sourire. Son statut, celui de Prix Nobel de Physiologie obtenu en 1995, intimide, mais le personnage dégage une sympathie bienveillante. Son intervention débute.



De l'esprit d'Eric Wieschaus : La formation de l'intestin de la drosophile par la fusion des groupes de cellules endodermiques antérieures et postérieures.


"L’idée qu’une seule cellule, un œuf fécondé, peut se développer et donner quelque chose d'aussi complexe que notre corps, notre esprit et nos émotions est quelque chose de fascinant. Comment cela peut-il se produire ? Et comment cela peut-il se produire de manière si reproductible ? Lorsque j’étais jeune étudiant, c’est quelque chose qui m'a toujours beaucoup étonné, en particulier lorsque j’ai commencé à observer des embryons de mouche lors de mes premiers stages en laboratoire. Durant ces années-là, j’ai rapidement compris que si je devais devenir scientifique, c'était la question à laquelle je voudrais répondre, ou du moins sur laquelle je voudrais travailler. J'ai eu de la chance de trouver une question qui m’a fasciné et qui, en plus, était très difficile ! Je dis que j’ai eu de la chance, car si une question est très difficile, elle peut vous occuper durant toute votre vie. Même si vous n’y répondez jamais complètement, vous avez au moins toute une vie devant vous pour étudier un problème qui est vraiment intéressant et passionnant. Pour moi, le problème était donc de savoir comment les embryons se développent.”

Il s’arrête un instant. Sa voix est douce, son débit relativement lent pour celui d’un américain - ce qui n’empêche pas son ton d’être enthousiaste. Il sourit, son regard pétille.

"Quand j’ai commencé mes recherches, il semblait clair qu'en fin de compte, tous les processus biologiques dépendent des gènes. (...) La nouvelle approche que nous avons élaborée, qui était novatrice pour l'époque, reposait sur une idée simple : s'il existe des gènes importants pour le développement, et s'ils ont des rôles spécifiques, alors si on supprime ces gènes un par un, chaque suppression de gène donnera ce que nous appelons un phénotype. Notre idée était que la perte d’un gène qui a un rôle spécifique dans le développement devrait provoquer quelque chose, ou devrait empêcher quelque chose de se produire, dans l'embryon. (...)

J'ai donc choisi de faire de la génétique, et je voulais connaître TOUS les gènes qui allaient affecter le développement de l'embryon. Si je voulais tous les connaître, c’est parce que l'identification de tous les gènes importants semblait essentielle pour construire une image correcte du développement, dans le langage de l'embryon lui-même. J’étais conscient de ne pas pouvoir penser aux embryons autrement que comme le ferait un humain, mais je pensais que la génétique pourrait au moins me donner une vision différente du processus, à travers un langage différent, le langage de la génétique, qui pourrait potentiellement s’avérer très puissant.


“Je suppose que vous n'étiez pas seul pour faire ces expériences ?”, demande soudainement un élève.


"Bien sûr que non ! J'ai commencé par mener ces expériences avec une collègue, Christiane Nüsslein-Vohard. Ensemble, nous avons identifié, chez la mouche, tous les gènes actifs dans l'embryon lui-même. Puis, avec un autre collègue, Trudi Schüpbach, nous avons identifié les gènes actifs dans la mère, qui sont nécessaires au développement de l'embryon.

Ces expériences ont été couronnées de succès, non seulement parce qu'elles nous ont permis de comprendre le développement d'un embryon de mouche, mais aussi parce qu'il s'est avéré qu'un grand nombre de ces gènes jouent un rôle dans le développement de tous les animaux et de toutes les plantes de la planète. C’est d’ailleurs certainement le cas pour la quasi-totalité des processus biologiques qui contrôlent le développement d'un embryon de mouche, qui sont très conservés entre les espèces. Dans une certaine mesure, en identifiant les gènes importants, nous avons contribué à mieux comprendre le langage du développement chez les mouches, et plus largement celui du développement de tous les organismes. Je veux dire qu'il existe différents dialectes, et différents organismes mettent l'accent sur différents processus. Mais les connaissances générales et l'image générale qui ont émergé de ces expériences ont été très puissantes pour comprendre les autres organismes vivants."


Son regard pénétrant, qui se plante successivement dans les yeux de chacun de nous, me donne l’impression qu’il s’adresse à moi personnellement. De temps en temps, il se retourne vers le tableau pour changer de diapositive. Lorsqu’il voit ses images d’embryons de drosophile, l’émerveillement de ses jeunes années semble intact. Chaque fois, il marque bien une pause d’une demi-seconde pour admirer l'image affichée, avant d’en changer.


"Mais l'histoire ne s'arrête pas là : il reste encore beaucoup à faire, encore aujourd'hui ! Une fois que l'on a décrit un processus tel que le développement embryonnaire en termes d'activités génétiques, cela ne nous dit pas comment les choses fonctionnent. Cela nous indique seulement la façon dont se succèdent les composants essentiels. Mais les gènes peuvent coder des protéines qui peuvent fonctionner comme des enzymes, comme des facteurs de transcription qui se lient à l'ADN et contrôlent l'expression d'autres gènes, ou comme des molécules de signalisation… Autrement dit, chaque gène a une fonction spécifique ! Ce que vous aimeriez savoir, c'est comment toutes ces fonctions agissent ensemble pour produire les changements que nous observons. Après avoir appris le langage des gènes, voire celui des protéines, il nous reste encore à dépasser ce langage. Il faut adopter un point de vue plus général, qui parlerait cette fois des embryons en termes de forces, de mesures, de liaisons, de précision. Aller au-delà du langage génétique ne signifie pas que l'on deviendrait soudainement nébuleux et abstrait. Au contraire, on veut construire notre compréhension de l’embryon sur la base d’observations et de mesures concrètes, mais en s'éloignant un peu des activités spécifiques, pour avoir une vision plus générale de l’embryon. D'un point de vue quantitatif, l'une des approches utiles pour cela est la physique et la théorie. Je ne fais pas de physique, je ne fais pas de théorie, mais j'aime énormément travailler avec des gens qui en font. D'une certaine manière, j'ai l'impression que je peux avoir un impact particulier sur leur pensée et sur les analyses qu'ils font (...) en raison de ce que je sais et de ce que j'ai vu dans les embryons. C'est justement ce en quoi consiste mon travail scientifique aujourd'hui. D’une part, je travaille avec différents groupes sur différents problèmes, je reformule les problèmes biologiques dans un langage qui devient accessible à la physique. Et d’autre part, je mène mes propres expériences dans le laboratoire.

D’ailleurs, je passe encore généralement huit heures par jour à la paillasse, pour faire des expériences qui tentent de mettre en évidence d'une manière ou d'une autre un phénomène qui n'a pas encore été décrit".


Sans doute impressionnés, personne ne dit rien. Alors Eric demande explicitement : « Des questions ? »

Mais ce n’est pas seulement sa voix qui les demande, c’est tout son corps : les sourcils au-dessus des yeux se soulèvent, le cou se tend, ce qui a pour effet de le redresser tout entier, les deux mains au bout des bras se contractent légèrement. Il nous regarde, et il les sollicite vraiment, les questions. Il les attend, de manière sincère. Au fond de la salle, une main se lève. Ses yeux se plissent, ses lèvres découvrent un large sourire, et toute la tension de son corps se libère en une petite course joyeuse et rapide à travers la salle, en direction de la main levée.


“Vous faites encore des expériences à la paillasse... C'est très surprenant pour un scientifique à ce stade de sa carrière. Pourquoi faites-vous cela, et pourquoi c’est important pour vous ?"

Il continue de sourire, ravi.


Parce que je suis très égoïste ! En tant que jeune scientifique, j’éprouvais beaucoup de plaisir à être au labo. (...) Encore aujourd’hui, cela me plaît de faire de petites expériences lorsqu'elles fonctionnent, et cela me plaît d’autant plus de faire une expérience qui met en évidence une vérité que nous ne connaissions pas encore. Pour moi, c'est un réel plaisir d’en avoir fait et de continuer à en faire ! Je n'éprouverais pas le même plaisir si j'avais un groupe de personnes à mes ordres, et que je demandais à la personne A de faire ceci, à la personne B de faire cela (...). Certains chefs d’équipe pensent que le fait d'avoir dirigé l'opération, d’avoir une vision, est suffisant pour pouvoir revendiquer la propriété du produit, même s’ils n'ont pas fait les expériences eux-mêmes. Je ne dis pas que c’est injustifié, mais ce n'est pas mon cas. J'ai toujours eu un laboratoire avec cinq à dix personnes maximum, et j'ai toujours aimé travailler avec les autres, avec mes post-docs, avec mes thésards, et qu’on travaille sur des choses ensemble. Mais les choses qu'ils font ne sont pas les miennes, et ça me tient à cœur. C’est ce que je veux dire quand je dis que je suis égoïste : (...) je ne veux pas que tout soit à moi, mais je veux qu'une partie de tout ce que mon laboratoire produit soit à moi. C'est mon objectif, mon idéal, même si parfois les choses ne se passent pas ainsi. Il y a des articles que j'ai publiés en tant que co-auteur et dans lesquels je ne retrouve rien, aucun tableau, aucune figure ou aucun résultat particulier que je puisse revendiquer comme étant le mien. Je suis toujours plus heureux si, lorsque je suis coauteur d'un article, je peux me souvenir du moment précis où, au labo, j'ai obtenu ce résultat mineur, minuscule, qui apparaît dans cet article. C'est pour toutes ces raisons que je travaille au labo. Pour moi, c'est là que se trouve le plaisir de la recherche !"


Il poursuit son intervention, et nous évoque beaucoup de sujets différents autour de ses recherches. Lorsque l’heure est écoulée, j’ai envie de poursuivre la conversation. Tout chez cet homme me donne envie d’apprendre à le connaître personnellement. Alors, après avoir rangé mes affaires, et après avoir attendu le départ de la plupart des étudiants, je me lève et m’approche de lui. Derrière son visage marqué par les années, c’est encore son regard qui me marque. Je cherche quoi lui dire, par où commencer. J’ai lu quelque part qu’il aurait voulu être artiste. Je lui demande timidement confirmation. Son attitude est bienveillante - lorsqu’il ouvre la bouche pour me répondre, comme par magie, la discussion devient facile.


“Oui, je voulais être artiste. Je suis quelqu'un de très visuel et... Je pense que j’ai un peu de talent. A vrai dire, je ne savais pas que les sciences existaient jusqu'à ce que je me retrouve dans un camp d'été scientifique pour lycéens, et que je découvre que c'était cool, que c'était cool d'être au labo. Je pensais pouvoir faire à la fois de l'art et de la science, mais j’ai rapidement compris que lorsque j'irais à l'université, si je voulais être bon en sciences, je devrais me spécialiser, et me contenter de faire de l'art pendant mon temps libre. Je pense qu’on ne peut pas faire les deux. Je n'avais pas le temps… J'ai pris des cours d'art transformatif (transformative arts), et j'ai eu l’occasion de travailler avec des modèles. J'ai encore des carnets de croquis, que j’ai transportés partout pendant longtemps. Mais je ne suis pas un artiste. Je suis un scientifique.

Mais il y a quand même quelque chose de tout ça qui transparaît dans ma pratique scientifique. Une partie de mon activité consiste à reconnaître les structures sur des images de microscopie, les modèles… Et j’aime aussi que ma science ait un impact visuel, que l’on éprouve de la joie à regarder les choses. (...) En ce sens, ma pratique de la science a peut-être été couronnée de succès justement parce qu'elle s'appuie sur mes désirs frustrés d'être un artiste.

Récemment, j'ai recommencé à peindre et à dessiner, mais seulement occasionnellement. Je suis meilleur en dessin qu'en peinture. (...) Mes dessins sont plus rapides, ils ont des lignes, et les lignes m'intéressent... Les lignes et certaines traces de couleur sont les choses auxquelles je suis le plus sensible".


Au cours de la discussion, il me montre certains de ses dessins. Le trait est effectivement rapide : réalisés au fusain, les personnages semblent prêts à se mettre en mouvement - un peu comme lui, lorsqu’il est en attente d'une question.

Mais déjà, Eric doit bientôt partir. Nous nous quittons en évoquant la manière dont il a débuté dans la science, et la façon dont il voit l’entreprise scientifique elle-même : faire de la science est à ses yeux l’une des merveilleuses aventures humaines qu’il nous est possible de choisir de vivre.


"Quand j’étais jeune, ce qui était important pour moi, c'était d’entretenir une relation personnelle étroite avec un professeur. Ensuite, j’ai rapidement réalisé que la science était une activité sociale, en ce sens qu'elle ne se résume pas à des idées abstraites et à des expériences. C'est dans notre nature d'êtres humains, ce besoin de contact humain ! Pour penser clairement, la plupart d'entre nous doivent parler à d'autres personnes. Et les scientifiques n’échappent pas à la règle. Je pense d’ailleurs que les gens choisissent souvent de devenir scientifiques, en partie parce que lorsqu’ils se rendent pour les premières fois au laboratoire, ils se rendent compte de tout ça. Et ils se disent : "Ha ! Ce sont des gens qui parlent à d'autres gens, qui essaient de faire des choses, qui interagissent les uns avec les autres, qui se disputent, qui ont des egos... !" Vous savez, le laboratoire est un petit microcosme, et grâce à ça, la science fonctionne !

Quand on est jeune, on ne sait pas vraiment ce qu'est la science. Une chose qu’il est important de se rappeler à ce moment-là de sa vie, et même plus tard, c’est que les humains sont extrêmement différents les uns des autres. Et ce sont les différences de nos personnalités, de nos talents et de nos inclinations qui feront le succès de l’activité scientifique. Où que vous soyez, rappelez-vous qu’il y a une place pour vous dans la science, et qu’être scientifique est l’une des vies possibles.


Eric me quitte sur ces mots : pour lui, faire de la science est l'une des merveilleuses aventures humaines que l'on peut choisir de vivre. C'est l'aventure qu'il a choisi de vivre.



Cet article a été édité par Eric Wieschaus et révisé par Maureen Wentling. Traduit de l'anglais par Héloïse Athéa.



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