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Oeuvre d'Alba Llach Pou

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On ne s’en lassera jamais : pourquoi les scientifiques étudient-ils encore la peste ?

Dernière mise à jour : 27 mars 2023

Chez la plupart des gens, la peste est évocatrice de hameaux médiévaux ravagés par la maladie, de rues parsemées de piles de corps qui s’accumulent de jours en jours, de hordes d’exilés fuyant ce ‘châtiment divin’, de traitements douteux administrés par des médecins aux masques en forme de bec d’oiseau… et si je vous disais qu'aujourd’hui encore, la peste continue à tuer ?


Il ne faut jamais tirer des conclusions hâtives, surtout si on n’a pas fait les analyses statistiques appropriées. Mais permettez-moi de manquer de rigueur pour cette fois. Si j’annonçais avoir effectué mes travaux de thèse sur la peste, 99,9 % de mes interlocuteurs seraient surpris d’apprendre que cette maladie a persisté au-delà du Moyen Age. Ce serait le cas si je parlais à un non-biologiste, mais sûrement aussi si je discutais avec un scientifique; c’est une réflexion que je me suis moi-même faite le jour où j’ai découvert le laboratoire dans lequel j’ai finalement mené mes travaux de recherche.


La peste est une maladie infectieuse extrêmement virulente causée par une espèce de bactérie nommée Yersinia pestis, et qui a été à l’origine de trois pandémies historiques majeures. Si l’infâme peste noire du 14ème siècle est bien connue du grand public, la situation sanitaire actuelle concernant cette maladie potentiellement létale est largement méconnue. Certains de mes interlocuteurs remarquent, à juste titre, ne pas avoir entendu parler de cas de peste récents aux infos. D'autres croient se souvenir de l’existence de vaccins contre la peste. C’est souvent à ce moment-là de la conversation que la question revient : “Pourquoi est-ce que les scientifiques devraient continuer à étudier la peste de nos jours?”. Pour y répondre, j’ai décidé de diviser la problématique “en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudre”, comme disait le bon vieux Descartes il y a de cela 400 ans.


Connaît-on des cas de peste aujourd’hui ?

Oui. L’épidémie qui a surgi à Madagascar en 2017, touchant plus de 2000 personnes, a servi de puissant rappel de la persistance de la peste (1). Avec la République Démocratique du Congo, Madagascar rapporte les chiffres d’incidence annuelle les plus élevés au niveau mondial (entre 200 et 700 cas par an), tandis que les cas de peste sont sporadiques dans d’autres pays où la maladie est endémique (2). Heureusement, bien qu’elle soit parmi les maladies les plus létales, tous les cas de peste ne finissent pas en décès. Ceci s’explique par l’efficacité du traitement antibiotique recommandé contre Y. pestis.


Compte tenu de sa faible incidence par rapport à d’autres maladies infectieuses, la peste sera-t-elle un jour éradiquée ?

Ceci est très peu probable. La raison principale est que la peste est une maladie principalement zoonotique. Autrement dit, il s’agit d’une maladie qui peut être transmise des animaux aux humains. En quelque mots, ces animaux agissent comme des réservoirs, dans lesquels la bactérie peut être maintenue (on estime qu’il existe plus de 300 espèces réservoirs, dont plusieurs espèces de rongeurs) puis transmise par des vecteurs (autour de 80 espèces vecteurs, la plupart sont des puces) (3). Quand des humains sont infectés suite à la morsure d’une puce porteuse, la manifestation la plus fréquente de la maladie est la peste bubonique. Certains d’entre vous ont peut être reconnu cette description du cycle de vie de la peste. En effet, dès les premières pages de ‘La Peste’, Camus raconte comment des milliers de rats ont été retrouvés morts dans la ville d’Oran en Algérie, juste avant que la maladie s’abatte sur ses habitants. Le rôle des puces est aussi évoqué dans le récit : les gens étaient exhortés à la propreté la plus extrême, ainsi qu’à prévenir les autorités en cas de suspicion de contact avec une puce.

Revenons à la question qui nous intéresse. Du fait de la grande diversité d’espèces qui peuvent servir de réservoir à la peste, qui sont amplement distribuées autour de la planète (on les trouve sur tous les continents habités, sauf l’Australie), l’élimination de la bactérie qui cause la peste semble très peu probable dans un futur proche.


Même si la peste ne peut être éradiquée, ne peut-elle être soignée avec nos traitements antibiotiques modernes ? Pourquoi devrait-on continuer à mener des recherches sur la peste au 21ème siècle ?

Commençons par quelques considérations.


Aujourd’hui, aucun vaccin sûr et efficace contre la peste n’est disponible. Bien qu’il existe quelques options, celles-ci ne sont pas considérées comme étant assez sûres pour être commercialisées en Europe ni aux Etats-Unis, et ne confèrent qu’une immunité à court terme.


Heureusement, la plupart des souches de Y. pestis isolées à partir de patients sont sensibles aux traitements antibiotiques de premier choix. Cependant, une problématique de santé publique majeure est présentée par les taux de résistance aux antibiotiques toujours grandissants, et qui pourraient rendre ces options inefficaces. Déjà dans les années 90s, deux souches cliniques de Y. pestis résistantes à un ou plusieurs antibiotiques (dont plusieurs molécules recommandées dans le traitement et la prophylaxie contre la peste) (4) ont été isolées de façon indépendante l’une de l’autre. Une montée en fréquence de telles souches bactériennes résistantes dans le futur ne peut être exclue.


Il faut non seulement insister sur la virulence de la bactérie, comme mentionné plus tôt, mais aussi sur la brièveté du délai entre les premiers symptômes et les stades graves de la maladie, une fois qu’elle est déclarée. Ce délai est de seulement quelques jours, et la progression de la maladie devient rapidement irréversible en absence de traitement (causant la mort de 40 à 100% des patients selon la vitesse de la prise en charge médicale) (5). Occasionnellement, la peste peut aussi engendrer une pneumonie et ainsi devenir transmissible via les aérosols. Ce changement rend la maladie encore plus contagieuse et plus grave du point de vue clinique, et est donc associé à une mortalité accrue. Comme la prise en charge efficace des cas de peste est basée sur un diagnostic rapide et précis, qui peut faire défaut dans des régions en voie de développement, ces caractéristiques en font un vrai problème de santé publique. Au-delà du nombre de cas, les épidémies de peste peuvent affecter profondément l’économie des régions touchées – comme nous l’avons vu avec la pandémie de Covid-19 – et ainsi avoir un effet négatif indirect sur les individus non atteints du reste de la population.

On pourrait penser que le risque d’être atteint par la peste est limité en dehors des régions endémiques. Cependant, les frontières de ces régions sont loin d’être fixes. Notamment, le remaniement des écosystèmes sous l’effet du réchauffement climatique pourrait engendrer l’expansion de ces zones endémiques. Une autre conséquence attendue du réchauffement climatique est l’augmentation du nombre de réfugiés climatiques et la détérioration générale des conditions de logement. La peste est une maladie associée à la pauvreté; les mauvaises conditions de logement et le contact avec les rongeurs sont des facteurs de risque.


Il faut aussi considérer que la peste pourrait être utilisée comme arme biologique à des buts terroristes. Cette idée est loin d’être saugrenue, comme nous le montre l’histoire (6). De ce fait, la bactérie à l’origine de la peste est classifiée comme un agent biologique à risque pour la sécurité nationale dans des pays tels que la France ou les Etats-Unis.

Comme le disait Camus : “Le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais”

C’est l’essence de mon message : pour que la peste devienne une maladie du passé, il faut l’étudier dans le présent. Même si le taux d’incidence de la peste est aujourd’hui relativement faible, plusieurs facteurs (dont le réchauffement climatique) pourraient le faire remonter. De plus, bien qu’aujourd’hui plusieurs traitements antibiotiques efficaces soient à notre disposition, cela pourrait changer avec l’augmentation en fréquence de souches de Y. pestis multirésistantes, ce qui poserait un sérieux problème. Et même si cela ne se produisait pas, il y a encore énormément de progrès à faire dans le développement de méthodes de dépistage rapides et précises et de vaccination. En effet, des vaccins efficaces seraient particulièrement utiles dans le ‘scénario catastrophe’ de bio-terrorisme.

Il serait très dangereux de se laisser surprendre par la peste. Heureusement, certains scientifiques montent encore la garde contre l’un des ennemis les plus vieux, mais toujours redoutable, de l’humanité.


Références


1. Randremanana, R. et al. (2019) Epidemiological characteristics of an urban plague epidemic in Madagascar, August-November, 2017: an outbreak report. Lancet Infect Dis. DOI:https://doi.org/10.1016/S1473-3099(18)30730-8


2. Bertherat, E. (2019) Plague around the world in 2019. Weekly Epidemiological Record. https://apps.who.int/iris/handle/10665/325482


3. Dubyanskiy, V. M. & Yeszhanov, A. B. (2016) Ecology of Yersinia pestis and the epidemiology of plague. Advances in Experimental Medicine and Biology. DOI: 10.1007/978-94-024-0890-4_5


4. Galimand, M. et al. (1997) Multidrug resistance in Yersinia pestis mediated by a transferable plasmid. The New England Journal of Medicine. DOI: 10.1056/NEJM199709043371004


5. Dennis, D. T. et al. (1999) Plague Manual: Epidemiology, Distribution, Surveillance and Control. World Health Organization (WHO).


6. Inglesby T. et al. (2000) Plague as a biological weapon. JAMA. DOI: 10.1001/jama.283.17.2281


Cet article a été édité par Dr. Christian Demeure et révisé par Dr. Cassandra Koh. Traduit de l'anglais par Yann Aquino.



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