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Oeuvre d'Alba Llach Pou

Dans quelle mesure devons-nous cultiver des embryons humains ?

25 sept.
5 min de lecture

De la première division cellulaire aux promesses de la médecine générative, l’embryologie entre dans une nouvelle ère, qui nous force à repenser les limites de la science. Où la société doit-elle tracer la frontière entre innovation et respect de la vie humaine ?



llustré par Corey Sever
llustré par Corey Sever

Chaque vie humaine démarre par une étape si brève qu’elle en paraît presque abstraite: une simple cellule fécondée. Néanmoins, cette cellule ne se « déplie » pas aisément pour former un corps. Elle se divise encore et encore, se multipliant pour devenir une population grandissante de cellules qui se spécialisent peu à peu, certaines devenant des muscles, d’autres des neurones, quand d’autres encore forment un jour des organes. À travers ce processus de division et de différenciation solidement orchestré, émerge un organisme complexe, ce que Charles Darwin a notoirement décrit comme « des formes sans cesse plus belles et plus admirables ». Pendant des siècles, ce processus relevait entièrement de la nature. Aujourd’hui, il se produit de plus en plus sous le regard des scientifiques.


L’embryologie ne consiste plus seulement à observer le développement des cellules, mais aussi à en recréer des pans. Les scientifiques peuvent désormais étudier le développement prénatal via différents types de matériel biologique, chacun ayant ses propres caractéristiques, permettant de répliquer l’architecture et le comportement des embryons naturels sans fécondation classique. Certains chercheurs utilisent des embryons créés par FIV, qui sont fertilisés dans une boîte de pétri, et donnés à la recherche lorsqu’ils ne sont plus nécessaires pour la procréation. Ce sont de véritables embryons humains, capables, dans les bonnes conditions, de se développer en fœtus. En outre, les chercheurs ont aussi développé des modèles d’embryons, connus sous le nom d’embryoïdes ou de gastruloïdes. Ces structures sont générées à partir de cellules souches et imitent certaines étapes du développement prénatal, mais n’ont pas l’organisation complète ni le potentiel d’un embryon naturel. Plus récemment, les scientifiques ont créé les blastoïdes, également dérivés de cellules souches, et qui calquent le blastocyste, le premier stade de développement embryonnaire. Ces modèles sont très avantageux car ils permettent aux scientifiques d’étudier des processus qui leur étaient jusque-là inaccessibles, sans avoir à recourir à des embryons naturels. Cependant, ils brouillent aussi les frontières, soulevant des questions sur la similarité qu’un modèle peut avoir avec un embryon avant que l’on ne doive le considérer comme tel. Quand l’individualité survient-elle ? Quels droits, si ces entités en ont, possèdent-elles ?



La limite de 14 jours


Durant des décennies, la recherche sur les embryons humains a été gouvernée par une limite largement admise: ils ne peuvent être cultivés en laboratoire passés 14 jours après la fécondation. Cette règle ne provient pas d’une seule autorité sur le sujet, mais bien d’un consensus international, et a été proposée après les premières naissances d’enfants conçus par FIV dans les années 70. Le rapport Warnock a été une étape-clé, aidant à établir des recommandations éthiques pour les FIV et la recherche embryonnaire au Royaume-Uni. Depuis, des principes similaires ont été inscrits dans la loi ou plus généralement adoptés dans de nombreux pays.


Le choix de 14 jours est loin d’être arbitraire. Autour de cette période, l’embryon développe la ligne primitive, une structure qui marque le début de l’organisation du corps. C’est aussi le stade après lequel l’embryon ne peut plus se diviser pour former des jumeaux, ce qui en fait un marqueur biologique de l’individualité. Pendant de nombreuses années, cette limite était surtout théorique, puisque les scientifiques n’avaient tout simplement pas la capacité de cultiver des embryons humains durant si longtemps. Néanmoins, cela a changé en 2016, lorsque des équipes de recherche ont réussi à maintenir des embryons in vitro jusqu’à 13 jours, s’arrêtant juste avant la limite légale. Depuis, la question n’est donc plus de savoir si on peut atteindre cette limite mais de déterminer si on devrait la dépasser. Doit-on autoriser la culture d’embryons humains au-delà de ce stade? Qu’est-ce qu’un embryon produit en laboratoire ?


Illustrée par Eliora Bousquet
Illustrée par Eliora Bousquet

Pourquoi aller plus loin ? 


À première vue, étendre la culture embryonnaire au-delà de 14 jours peut paraître une ambition purement technique. En réalité, cela est motivé par certaines des questions les plus pressantes en médecine. Une part importante des grossesses humaines échoue très tôt, souvent avant même qu’une femme ne sache qu’elle est enceinte. Les raisons biologiques de ces fausses couches restent mal comprises, en partie car cette étape du développement est si difficile à étudier. Prolonger la fenêtre de culture embryonnaire pourrait aider à comprendre directement ce qui se passe mal lors de ces grossesses.


De plus, la période juste après ces 14 jours est celle où les fondations de l’organisation du corps sont établies. Comprendre comment les cellules s’organisent en tissus et en organes pourrait transformer la médecine régénérative, domaine qui a pour but de réparer ou remplacer les organes endommagés. Si les scientifiques peuvent comprendre comment un embryon construit un foie, un cœur ou un pancréas, ils pourront peut-être, à terme, être capables de recréer ces procédés afin de soigner des maladies. Ils pourraient également être en mesure d’améliorer la FIV elle-même. Une compréhension plus poussée du développement prénatal pourrait augmenter les chances de succès, diminuer les complications, et rendre les traitements de fertilité plus sûrs et efficaces. De ce point de vue, la règle des 14 jours n’est pas qu’une simple limite, mais aussi une barrière à la connaissance.


Cependant, poursuivre au-delà de cette ligne soulève des problématiques difficiles. À quel moment une structure en développement devient-elle digne de considérations morales ? Un modèle issu d’une cellule souche imitant un embryon a-t-il le même poids en matière d’éthique qu’un embryon créé par fécondation ? Et si la capacité d’assurer le développement continue de s’améliorer, comment empêcher un glissement progressif vers des scénarios tels que l'ectogenèse, ou gestation hors du corps, qui défient des valeurs sociétales profondément ancrées ? Ces préoccupations ne sont pas nouvelles, mais elles deviennent plus urgentes. Le progrès scientifique a le don de transformer des débats abstraits en décisions immédiates. Reconnaissant cela, la Société Internationale pour la Recherche sur les Cellules Souches a mis à jour ses recommandations, encourageant plus de discussions publiques et éthiques plutôt qu’une simple extension ou suppression de la limite. L’objectif n’est pas juste de suivre la science, mais de modeler la façon dont elle est utilisée.


Aujourd’hui, ce futur arrive plus vite que prévu. Nous n’observons plus seulement comment la vie débute; nous commençons à comprendre, et, dans une certaine mesure, reproduire les processus qui la construisent. Ces connaissances impliquent des responsabilités. La question n’est plus de savoir jusqu’où la science peut aller, mais jusqu’où elle doit aller. Et, pour la première fois depuis des décennies, la frontière qui semblait auparavant claire est en train d’être redessinée.


FIV : fécondation in vitro

in vitro : se dit d’études qui ont lieu en dehors de leur contexte biologique normal


Références :


1.     Gasser, R. F. et al. (2015) Rebirth of Human Embryology. Virtual Human Embryo DREM Project. Hum. Dev. Anat.

2.     University of Cambridge (n.d.) Visible Embryos: Human Embryology Section 6.4. 

3.     Naddaf, M. (2023) Developing human embryos imaged at highest-ever resolution. Nature.

4.     International Society for Stem Cell Research. (n.d.) ISSCR Guidelines for Stem Cell Research and Clinical Translation. ISSCR.

5.     De Los Angeles, A. et al. (2025) Human embryo research: how to move towards a 28-day limit. Nature.


Cet article a été révisé par Alicia Velázquez de Castro Esteve.


 
 
 

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