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Les promesses de la médecine psychédélique

Dernière mise à jour : 5 janv.


Certains pensent que nous nous trouvons à un tournant de la psychiatrie moderne. D’autres parlent de changement de paradigme ou de révolution... Qu'est-ce qui fait tourner ainsi les têtes des plus grands spécialistes du domaine ? C’est la médecine psychédélique, qui propose de nouveaux traitements qui seraient extrêmement efficaces pour traiter les patients qui ne répondent pas aux traitements actuels. Ce champ, qui est en pleine ébullition, pourrait radicalement changer notre pratique de la psychiatrie. Comment ce domaine s’est-il développé ? Pourquoi déchaîne-t-il aujourd’hui les passions ? La suite de l’article vous le raconte !



Le LSD reste aujourd’hui illégal en France, et toute consommation en dehors d’un cadre thérapeutique présente des risques.

Évoquer la médecine psychédélique, c’est pénétrer dans un domaine où science, philosophie et psychiatrie se rencontrent dans un tourbillon d'espoirs et de controverses. Si cette pratique intrigue et suscite autant les polémiques, c’est pour une raison simple : à en croire ses défenseurs, l’utilisation de psychédéliques pourrait permettre, dans certaines conditions, de traiter des pathologies mentales dévastatrices, comme par exemple la dépression sévère, les addictions, ou l’anxiété liée à la fin de vie. Ces maladies sont aujourd’hui très difficiles à traiter, et résistent à la plupart des traitements. Dans ce contexte, les apôtres de la médecine psychédélique promettent de faire des progrès sans précédent - progrès qui sont soutenus par les résultats d’essais cliniques de plus en plus nombreux, menés à travers le monde.


Comment ce domaine s’est-il développé ? Les résultats des thérapies psychédéliques sont-ils si prometteurs ? Pour répondre à ces questions, nous proposons d’explorer avec vous un bout de l’Histoire des recherches psychédéliques en Occident, et présentons les dernières avancées scientifiques réalisées dans ce domaine.



Bref historique de la recherche sur les psychédéliques en Occident


L’utilisation et la consommation de psychédéliques par l’humain est une très vieille histoire. Si vieille, que certains historiens vont jusqu’à dire que vouloir dater les débuts de notre utilisation des psychotropes en général, et des substances hallucinogènes en particulier, est une entreprise vaine. Si l’on suit l’historien Mike Jay, cette consommation aurait débuté avant même qu’Homo Sapiens Sapiens n’apparaisse :


Les plantes qui contiennent ces substances ont évolué parallèlement à nos ancêtres animaux, et nombre d'entre elles ont développé ces composés chimiques justement en raison de leurs effets physiologiques sur des créatures comme nous. Nous prenions des drogues bien avant d'être humains.

(Jay 2010, p. 13) (6)


L’idée de Jay est que les psychotropes et nos réponses physiologiques à ces substances seraient le produit d’une danse évolutionnaire élaborée entre les règnes animaux et végétaux, qui aurait débuté il y a plus de 300 millions d’années. Au-delà de cette hypothèse évolutionnaire très spéculative, une chose est sûre : avant leur synthèse en laboratoire, les psychédéliques étaient ancrés dans les pratiques culturelles de certaines civilisations. Et ils étaient aussi bien utilisés pour des rites spirituels que des soins thérapeutiques. Pour ne citer qu’un exemple, dès 1451 après Jésus-Christ, les cérémonies mazatèques (peuple indigène du Mexique) impliquent des Psilocybes (le nom scientifique du champignon magique ou hallucinogène).


Mis à part des usages marginaux, on considère par contre que ces substances attirent l'attention des occidentaux bien plus tard. Dès le XVIIème siècle, mais surtout à partir du XIXème, des substances psychotropes très diverses sont redécouvertes ou synthétisées en Europe (cocaïne, protoxyde d’azote, cannabis, morphine, éther, opium, chloroforme) et sont employées pour explorer des états de conscience modifiés ou pour soigner. Mais il faut encore attendre le début du siècle suivant pour les psychédéliques. En 1938, Albert Hofmann synthétise par hasard le LSD, et découvre quelques années plus tard, en 1943, ses propriétés hallucinogènes. La psilocybine, la substance active des champignons magiques, est à son tour popularisée dans les années 1950 par un couple de mycologues, les époux Wasson, à leur retour d’un voyage au Mexique. Les bases de la recherche psychédélique moderne en Occident sont posées.


Rapidement, chercheurs et psychiatres s’emparent de ces substances et se mettent à examiner leur potentiel thérapeutique. Trois usages des psychédéliques émergent progressivement.


Le paradigme psychotomimétique.


Dans les années 1950, on commence d’abord par considérer que le sujet sous LSD présente des symptômes proches d’un épisode psychotique (synesthésie, délires, hallucinations, dépersonnalisation, etc.) Les psychiatres se servent alors des psychédéliques pour mimer des maladies mentales. C’est-à-dire qu’ils les administrent à des personnes qui ne sont pas malades afin d’étudier les symptômes des psychoses, et en particulier ceux de la schizophrénie. Ils s’en servent aussi pour mieux comprendre leur patient : en tant que psychiatre, il est alors très courant, et même bien vu, de prendre des psychédéliques dans ce but.


Mais cet usage est rapidement remis en question, car on se rend compte que la plupart des expériences vécues sous LSD n’ont rien à voir avec une crise psychotique. Deux approches remplacent cet usage.


Le paradigme psycholytique


L’usage psycholytique consiste à se servir des psychédéliques pour résoudre le grand problème de la psychanalyse - à savoir, accéder à l’inconscient. Les psychanalystes considèrent que l’on peut y accéder de deux manières : par les associations libres, ou par les rêves. Le psychiatre anglais Ronald Sandison propose que de faibles doses de LSD ou de psilocybine fournissent une troisième voie d’accès, qui semble bien plus fiable que les deux autres. La méthode devient extrêmement populaire, notamment à partir de 1959 suite à une interview de Cary Grant, qui exprime à quel point cette thérapie l’a transformé (Pollan, 2021).


Le paradigme psychédélique


Le dernier usage est celui de la “thérapie psychédélique” à proprement parler. Il consiste à combiner une psychothérapie avec une prise de psychédéliques à hautes doses. Telle que pratiquée au milieu des années 1950 aux Etats-Unis, la thérapie psychédélique consiste alors en une à trois séances à l’occasion de laquelle le patient absorbe une forte dose de LSD ou de psilocybine, s’allonge sur un canapé dans un environnement confortable avec un masque sur les yeux, en présence d’un ou deux thérapeuthes qui diffusent de la musique. L’objectif, dans ce contexte, est de créer une expérience transformatrice, semblable à une véritable révélation, qui permettrait de surmonter ses traumatismes.


C’est dans ce contexte que le psychiatre Humphry Osmond, lors d’un échange de lettre avec l’écrivain Aldous Huxley, invente le terme psychédélique :


Pour rendre ce monde dérisoire sublime, juste un demi-gramme de phanérothyme. Aldous Huxley, lettre du 30 mars 1956 (Huxley et Osmond 2018)(7)


Pour sonder l’enfer ou vous élever vers des cieux angéliques, Vous aurez besoin d’une pincée de psychédélique.


Humphry Osmond, lettre de début avril 1956 (7)


De premiers résultats prometteurs sont obtenus avec ces thérapies au sein de ce paradigme psychédélique, notamment pour traiter les patients alcooliques. Mais dans les années 1960, le potentiel médical de ces substances est vite éclipsé pour des raisons essentiellement politiques. En effet, les psychédéliques deviennent de plus en plus populaires, et commencent à être utilisés en dehors d’un cadre médical. Pour un ensemble de raisons sociales, culturelles et intellectuelles, on assiste à une association durable des psychédéliques avec la contre-culture. La "War on Drugs" (guerre contre la drogue), initiée principalement sous l'administration Nixon aux États-Unis, est le coup de grâce pour la recherche psychédélique. Dans les années 1970, les psychédéliques sont rendus illégaux dans la plupart des pays : obtenir des financements et des autorisations pour mener des études sur ces substances devient un parcours du combattant pour les chercheurs. Les recherches s’arrêtent progressivement.


Durant cette période, beaucoup de rumeurs injustifiées circulent au sujet de la dangerosité de ces substances. Par exemple, en France, l’historienne Zoë Dubus décrit bien comment plusieurs articles parus dans la presse française véhiculent des descriptions cauchemardesques mais largement romancées, voire imaginées, des consommateurs de LSD.


Renaissance de la recherche sur les psychédélique en Occident et résultats prometteurs


Ce n'est qu’à la fin des années 1980 que les recherches peuvent reprendre, et d’abord en Suisse, où a été redécouvert le LSD. Des chercheurs obtiennent les approbations nécessaires pour mener des études cliniques, souvent avec des financements privés. Cette reprise soudaine et rapide des recherches, qualifiée de “renaissance” dans la littérature scientifique, est dûe à plusieurs facteurs, comme un relatif assouplissement législatif ; un intérêt renouvelé de la communauté scientifique étant donné le développement de nouvelles techniques d’imageries cérébrales ; ainsi qu'à l'échec thérapeutique des traitements disponibles pour une partie des patients souffrant de certaines pathologies, comme la dépression.

Dans plusieurs pays, plusieurs études (re)mettent ainsi progressivement en évidence l'efficacité des psychédéliques dans le traitement de diverses pathologies psychiatriques. Le cas de l'addiction est particulièrement illustratif du caractère prometteur de ces substances. Il y a désormais beaucoup d’études très sérieuses à ce sujet, mais nous n’en citerons qu’une : publiée en 2014 et menée par des chercheurs de la prestigieuse Université Johns Hopkins, elle montre des résultats impressionnants dans le traitement de la dépendance au tabac grâce à la psilocybine (Johnson et al., 2014)(9) Les participants ayant reçu une série de doses de psilocybine dans un cadre thérapeutique montrent un taux d'abstinence de 80 % sur une période de suivi de six mois. A titre comparatif, les méthodes de traitement actuelles n'atteignent généralement pas plus de 25% d'efficacité (Rigotti et al., 2022)(8) En outre, des recherches récentes indiquent que la psilocybine présente un faible potentiel d'abus et de dépendance physique (voir par exemple : Johnson et al., 2018(14) D’autres études sont en cours pour d’autres formes d'addiction, comme l'alcoolisme ou la dépendance aux opiacés.


Cette étude n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres : des dizaines d’autres études cliniques sont en cours, non seulement pour vérifier et valider ces résultats, mais aussi pour élargir le champ d'application à d'autres pathologies. Entre les enthousiastes convertis et les optimistes prudents, il y a aussi de fervents critiques, qui mentionnent, à juste titre, qu’il y a encore beaucoup à faire pour améliorer la méthodologie des études, pour comprendre la survenue de tels effets, et expliquer de quels facteurs (psychologiques, physiologiques, cognitifs) ils dépendent. Quel que soit le camp que l’on choisit, toujours est-il qu’il semble désormais difficile d’ignorer ces effets thérapeutiques, montrés par un nombre toujours plus important d’études




Au fait, comment ça marche ? Mystères…


Si les résultats cliniques sont prometteurs, la compréhension des mécanismes sous-jacents des effets thérapeutiques des psychédéliques reste un enjeu majeur de ces recherches. Plusieurs hypothèses explicatives coexistent, mais nous n’avons pas encore réussi à aboutir à une explication globale qui permettrait d’intégrer toutes les données que nous avons concernant les effets des psychédéliques aux niveaux psychologiques, cognitifs et pharmacologiques.


Aujourd’hui, l’un des débats controversés du domaine concerne la possibilité de dissocier les effets biologiques (neuraux et physiologiques) de l’expérience psychédélique (subjective). La question est de savoir s’il est possible d’obtenir des bénéfices thérapeutiques sans avoir à vivre une expérience psychédélique. De récents essais précliniques, prometteurs, portent justement sur de nouveaux psychédéliques non hallucinogènes (e.g. Cameron et al., 2021)(10) analogues chimiques des psychédéliques qui soient non hallucinogènes. Leur idée est qu’ils pourraient permettre d’obtenir des bénéfices thérapeutiques équivalents, en provoquant des effets physiologiques similaires aux psychédéliques, mais sans engendrer d'effets psychotropes. Leur objectif est de produire des molécules plus sûres qui ne génèrent pas d’état psychédélique, afin de réduire les risques associés à ces thérapies comme un sentiment d’angoisse ou des hallucinations se rapprochant de la sensation d’un cauchemar (ce que l’on nomme couramment les bad trips), et les rendant plus accessibles.

Des recherches sont en cours pour savoir si ces molécules peuvent être aussi efficaces que les psychédéliques classiques. Pour les défenseurs du paradigme psychédélique, rien n’est moins sûr : l’intensité de l’expérience subjective vécue pendant la thérapie serait prédictive du degré de bénéfices thérapeutiques. Pour les neuroscientifiques comme David Olson, une simple corrélation n’est pas un lien de causalité, et rien ne nous dit que ce ne sont pas plutôt les effets physiologiques qui sont nécessaires pour les effets thérapeutiques. En somme, le débat reste ouvert.




En attendant la résolution de ce débat, les recherches psychédéliques poursuivent leur chemin, et les succès thérapeutiques se multiplient. Nous nous trouvons peut-être en ce moment même à un tournant de la psychiatrie moderne. Bien que toujours dans une phase exploratoire, la médecine psychédélique suggère déjà des pistes prometteuses de thérapies pour des pathologies résistantes aux traitements actuels sur la base d’études sérieuses. Le temps est venu de prendre ces tentatives au sérieux, et de voir jusqu’où elles pourront nous mener.



Références :


Bibliographie introductive :


1.Pollan M., 2021, Les nouvelles promesses des psychotropes: ce que le LSD et la psilocybine nous apprennent sur nous-mêmes, la conscience, la mort, les addictions et la dépression. Pocket. Paris: Pocket.


2.Chayet S., 2020, Phantastica: ces substances interdites qui guérissent. Paris: Bernard Grasset.


3. Nutt D. et Carhart-Harris, R., 2021, “The Current Status of Psychedelics in Psychiatry.” JAMA Psychiatry, doi: 10.1001/jamapsychiatry.2020.2171


Bibliographie historique :


4. Zoë Dubus Z., 2023, « L’émergence des psychothérapies assistées au LSD (1950-1970) », Annales Médico-Psychologiques, doi: 10.1016/j.amp.2022.11.002


5.Dubus Z., 2022, « Le traitement médiatique du LSD en France en 1966 : de la panique morale à la fin des études cliniques ». Cygne noir, doi: 10.7202/1091460ar.


6.Jay M., 2023, Psychonauts: drugs and the making of the modern mind. New Haven: Yale University Press.


7.Huxley A. et Osmond H., 2018, Psychedelic Prophets: The Letters of Aldous Huxley and Humphry Osmond. Montreal Kingston London Chicago: McGill-Queen’s University Press.


Recherches expérimentales :


8. Rigotti NA et al., 2022, “Treatment of Tobacco Smoking: A Review.”, JAMA, doi: 10.1001/jama.2022.0395. PMID: 35133411.


9. Johnson MW, Garcia-Romeu A, Griffiths RR., 2017, “Long-term follow-up of psilocybin-facilitated smoking cessation.” Am J Drug Alcohol Abuse, doi: 10.3109/00952990.2016.1170135.


10. Cameron et al., 2020, “A Non-Hallucinogenic Psychedelic Analogue with Therapeutic Potential”, Nature, doi: 10.1038/s41586-020-3008-z.


11. Hadar et al., 2023, “The Psychedelic Renaissance in Clinical Research: A Bibliometric Analysis of Three Decades of Human Studies with Psychedelics”, J Psychoactive Drugs, doi: 10.1080/02791072.2021.2022254.


12.Morgan et al., 2017, “Tripping up addiction: the use of psychedelic drugs in the treatment of problematic drug and alcohol use”, Current Opinion in Behavioral Sciences, doi: 10.1016/j.cobeha.2016.10.009


13.Ross et al., 2016, “Rapid and sustained symptom reduction following psilocybin treatment for anxiety and depression in patients with life-threatening cancer: a randomized controlled trial”, Journal of Psychopharmacology, doi: 10.1177/0269881116675512


14. Johson et al., 2018, “The abuse potential of medical psilocybin according to the 8 factors of the Controlled Substances Act”, Neuropharmacology, doi: 10.1016/j.neuropharm.2018.05.012



Cet article a été révisé par Zoë Dubus et et édité par Amandine Maire.



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